La famille Wendel
Trois cents ans d'histoire, 1 200 actionnaires familiaux, des succès (Legrand, Bureau Veritas) et une crise devenue cas d'école : l'investissement à levier dans Saint-Gobain en 2007 qui a mené la maison au bord du gouffre et son président du directoire vers la sortie.
L'essentiel en 30 secondes
- Les Wendel, maîtres de forges lorrains depuis plus de trois siècles, ont converti l'héritage industriel en société d'investissement cotée. Environ 1 200 actionnaires familiaux sont réunis dans Wendel-Participations SE (39,3 % du capital fin 2020).
- Les grands succès : Legrand, Bureau Veritas (IPO d'octobre 2007, 1,2 milliard d'euros levés, Wendel conservant ~63-67 %), Stallergenes.
- La crise fondatrice : l'investissement massif et à levier dans Saint-Gobain en 2007, au sommet du cycle. Dégradation en junk en octobre 2008, bénéfice net effondré de 879 à 158 millions, dividende réduit de moitié, départ de Jean-Bernard Lafonta en mars 2009.
- Les suites : amende AMF de 1,5 million pour Wendel et Lafonta (transparence de la montée dans Saint-Gobain), relaxe pénale de Lafonta en appel en mai 2018, exclusion de la Légion d'honneur par décret d'octobre 2023, plainte familiale de Sophie Boegner classée sans suite, redressement fiscal de 240 millions réclamé à 14 dirigeants.
- Pour ton PEA : Wendel SE est française et éligible, Bureau Veritas aussi. L'enseignement : les dangers de l'effet de levier au sommet d'un cycle, payés comptant par la plus vieille dynastie industrielle de France.
Des forges de Lorraine au private equity coté.
Aucune famille du capitalisme français n'a la profondeur historique des Wendel : plus de trois siècles, des forges lorraines du XVIIIe siècle à la sidérurgie qui fit la puissance industrielle de l'Est, jusqu'à la nationalisation de l'acier qui força la reconversion. La maison s'est réinventée en société d'investissement, cotée à Paris, avec une gouvernance unique : environ 1 200 actionnaires familiaux, réunis dans Wendel-Participations SE, qui détenait 39,3 % du capital fin 2020. Une dynastie à l'échelle d'un village, avec les solidarités et les querelles que cela implique.
Les années 2000 sont fastes : Legrand, racheté puis réintroduit en Bourse avec un succès retentissant ; Stallergenes ; et surtout Bureau Veritas, le certificateur mondial, introduit en octobre 2007 en levant 1,2 milliard d'euros, Wendel conservant environ 63 à 67 % d'un actif devenu l'un des plus beaux de la cote. À l'été 2007, la maison est au sommet : c'est précisément le moment qu'elle choisit pour son plus grand pari, et sa plus grande erreur.
Sous la direction de Jean-Bernard Lafonta, président du directoire depuis 2005, Wendel engage un investissement massif et fortement endetté dans Saint-Gobain, construit en partie par dérivés. Puis vient 2008 : le titre s'effondre, la dette étrangle, l'agence de notation dégrade Wendel en catégorie spéculative en octobre, le bénéfice net fond de 879 à 158 millions d'euros, le dividende est divisé par deux. Lafonta part en mars 2009, remplacé par Frédéric Lemoine, Ernest-Antoine Seillière conservant la présidence du conseil de surveillance. La maison survivra ; la leçon restera.
La leçon de 2008 : le levier au sommet du cycle.
L'affaire Saint-Gobain est devenue un cas d'école enseigné bien au-delà de la famille : l'erreur ne fut pas la cible, entreprise solide s'il en est, mais la combinaison du levier et du moment. Acheter massivement à crédit au sommet d'un cycle transforme une correction de marché en menace existentielle : ce qui n'aurait été qu'une moins-value temporaire pour un investisseur en fonds propres devint, dette aidant, une spirale de appels de marge, de dégradations et de ventes forcées. La règle que tout détenteur de PEA peut en tirer tient en une ligne : le levier ne change pas la qualité d'une thèse, il change la capacité à survivre au temps qu'elle met à se réaliser.
Les suites judiciaires et familiales complètent le tableau : l'AMF condamne Wendel et Lafonta à 1,5 million d'euros d'amende pour le manque de transparence de la montée dans Saint-Gobain (construite par dérivés, comme LVMH chez Hermès la même décennie) ; Lafonta sera relaxé au pénal en appel en mai 2018, puis exclu de la Légion d'honneur par décret d'octobre 2023 ; la plainte pour abus de biens sociaux de Sophie Boegner, membre de la famille, est classée sans suite ; et un redressement fiscal de 240 millions est réclamé à 14 dirigeants sur un mécanisme d'intéressement. La crise financière fut aussi une crise de gouvernance et une crise familiale : les trois vont généralement ensemble.
Wendel s'est depuis reconstruite en société d'investissement plus prudente, actionnaire de référence de long terme revendiqué. Pour l'investisseur en PEA, le titre reste un des accès français au non-coté via la cote, avec la décote de holding habituelle du genre, et Bureau Veritas, toujours au portefeuille, demeure l'une des plus belles réussites de l'histoire de la maison.
La trajectoire des Wendel en 6 étapes.
Jean-Martin Wendel acquiert les forges d'Hayange : trois siècles de sidérurgie familiale commencent dans l'Est de la France.
La crise et la nationalisation de la sidérurgie ferment le chapitre industriel. La famille se réinvente dans l'investissement.
L'acquisition puis la remise en Bourse du spécialiste de l'appareillage électrique signent la réussite du modèle d'investisseur.
L'IPO du certificateur lève 1,2 Md€ en octobre ; la même année, la maison engage le pari Saint-Gobain à levier, au sommet exact du cycle.
Dégradation en junk, bénéfice divisé par cinq, dividende par deux. Lafonta part en mars 2009 ; l'AMF infligera 1,5 M€ d'amende.
Lafonta relaxé en appel au pénal (mai 2018), avant l'exclusion de la Légion d'honneur (2023). La maison, elle, s'est reconstruite en investisseur prudent.
Les quatre leçons du cas Wendel.
Saint-Gobain était une cible solide ; la dette a transformé une correction en quasi-faillite. Le levier change la survie, pas la thèse.
Le plus grand pari de la maison fut lancé l'année de tous les records. L'audace maximale au moment de confiance maximale : le signal classique.
Les dérivés qui masquent une montée finissent devant l'AMF : Wendel-Saint-Gobain et LVMH-Hermès l'ont appris la même décennie.
Trois siècles d'histoire, une quasi-faillite, une reconstruction : la longévité familiale n'évite pas les crises, elle donne les moyens d'y survivre.
Wendel en une citation.
Wendel se veut l'actionnaire de référence de long terme des entreprises de son portefeuille.
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