Une entreprise peut être bien gérée et subir malgré tout un environnement défavorable. Hausse des taux, changement de régime monétaire, inflation ou variation des devises modifient la manière dont ses profits sont évalués. C'est à cette échelle que travaille Charles Gave, économiste, financier et cofondateur de Gavekal. Son portrait apporte à la rubrique une approche différente de celle des spécialistes de la sélection de titres.
Son intérêt pour l'investisseur tient à la construction du portefeuille : comment plusieurs positions réagissent-elles ensemble à un même choc ? Cette question est particulièrement utile lorsqu'un PEA semble diversifié par ses noms, mais reste dépendant d'un seul scénario économique.
Charles Gave, de la recherche économique à Gavekal
La biographie publiée par Gavekal situe ses études d'économie à Toulouse, puis son MBA à SUNY Binghamton. Il commence sa carrière de marché à la Banque de Suez en 1970 et crée Cecogest en 1974, une structure de recherche indépendante consacrée à l'allocation tactique d'actifs.
Il passe ensuite à la gestion chez Cursitor-Eaton, dont les actifs atteignent environ 10 milliards de dollars lors de la cession à Alliance Capital en 1995. Gavekal est fondé à la fin des années 1990 avec son fils Louis-Vincent Gave et Anatole Kaletsky. La présentation institutionnelle du service de recherche retient 1999 pour sa création.
Cette succession de métiers explique l'angle du personnage : produire une analyse, la traduire en allocation, puis confronter cette allocation aux mouvements de marché. Elle rappelle aussi que les commentaires publics d'un économiste ne constituent pas le relevé exhaustif de toutes les décisions prises dans une organisation de gestion.
La méthode de Charles Gave : partir du régime économique
L'allocation consiste à répartir le capital entre des expositions qui ne réagissent pas de la même manière. Notre lecture de l'approche macroéconomique de Gave commence ainsi par une distinction : une liste de titres n'est pas encore un portefeuille équilibré.
Inflation, taux et actualisation des profits
La valeur d'une entreprise dépend notamment des profits qu'elle pourra dégager et du prix que les investisseurs acceptent de payer pour ces profits futurs. Si les taux augmentent, une croissance lointaine peut être moins valorisée, même sans effondrement du chiffre d'affaires. Inversement, certaines entreprises disposent de contrats, de prix ou de bilans qui leur permettent de mieux absorber un changement d'environnement.
Il faut cependant descendre au niveau du modèle économique. Deux sociétés industrielles peuvent avoir des sensibilités opposées aux coûts de l'énergie ou aux devises. Deux banques peuvent présenter des structures de dépôts et de crédits différentes. Une catégorie macroéconomique ne remplace pas l'analyse d'une entreprise.
La monnaie de cotation et l'exposition économique
Une action cotée en euros peut tirer une grande partie de ses recettes de l'étranger. Le portefeuille est alors exposé aux conditions commerciales et monétaires de ces marchés, même si son interface de courtage affiche uniquement des euros. Cette distinction est essentielle pour comprendre ce qu'un PEA détient réellement.
Le portefeuille de Charles Gave ne se transpose pas tel quel au PEA
Dans sa chronique Que nous disent les marchés ?, publiée en 2022, Gave décrit un portefeuille associant une poche d'actions cotées à Paris à une poche d'obligations chinoises et d'or, avec des rééquilibrages. Il présente aussi un critère de sélection lié à l'absence de représentants de l'État au conseil d'administration. Il s'agit d'un dispositif et de choix explicitement datés, pas d'une allocation universelle.
Cette construction déborde le champ d'un PEA. Une exposition directe à l'or physique ou aux obligations chinoises ne peut pas être reproduite en achetant simplement ces actifs dans le plan. Le dossier consacré aux matières premières et au PEA explique également pourquoi une action minière et une exposition au métal sont deux placements différents.
La distinction porte aussi sur le raisonnement. Un filtre lié à l'actionnariat public traduit une conviction particulière. Il ne fournit pas, à lui seul, une estimation de la rentabilité, de la dette ou de la valorisation. Un investisseur peut étudier ce filtre tout en le confrontant à d'autres critères.
Comment lire les analyses de Charles Gave avec esprit critique ?
Une analyse macroéconomique est souvent convaincante parce qu'elle relie de nombreux événements dans un récit cohérent. Le risque est de confondre cohérence et capacité de prévision. Un scénario peut finir par se réaliser après une période assez longue pour rendre l'investissement initial difficile à tenir.
Notre grille de lecture consiste à demander ce qui est observable, ce qui est anticipé et ce qui relève d'un jugement. Une modification des taux est un fait mesurable. Sa conséquence sur une entreprise est une hypothèse. La décision d'en réduire le poids dans le portefeuille ajoute une troisième étape, qui dépend du prix et du risque déjà acceptés.
| Question | Utilité pour le portefeuille |
|---|---|
| Quel scénario est envisagé ? | Identifier les hypothèses économiques et leur horizon. |
| Qu'est-ce qui l'invaliderait ? | Éviter qu'une prévision reste vraie quels que soient les faits. |
| Quelles positions y sont sensibles ? | Repérer les dépendances communes derrière des titres différents. |
| Comment limiter une erreur de calendrier ? | Examiner la taille des positions et les règles de rééquilibrage. |
Cette lecture peut être confrontée à celle de Jean-Marie Eveillard, davantage centrée sur les entreprises et la protection contre une perte permanente. Les approches se rencontrent sur l'importance du risque, sans employer les mêmes outils.
Pourquoi Charles Gave compte pour l'investisseur français
Son apport à cette galerie tient au déplacement du regard : les interactions entre les positions comptent autant que chaque position prise isolément. Le lecteur peut en tirer une méthode de questionnement sur ses expositions, sans adopter l'ensemble des convictions du personnage. Le PEA prend alors sa place dans une réflexion patrimoniale plus large, plutôt que de prétendre contenir toutes les classes d'actifs.
